Soutenir les métiers de la tech en France en incitant les jeunes filles à intégrer la profession : telles sont les urgences identifiées par le CRiP, le cercle de confiance des décideurs de l’IT. Entretien avec Sylvie Roche, directrice générale du CRiP et présidente de l’association Femmes@Numérique.
- Dans un contexte de tensions géopolitiques et de compétition technologique accrue, la souveraineté numérique est devenue un enjeu majeur de compétitivité, de sécurité et de résilience. En quoi la France doit-elle passer à la vitesse supérieure ?
Elle doit faire bien plus sachant qu’aujourd’hui, les fournisseurs d’infrastructures numériques tels qu’OVH ne représentent que 2,4% du marché mondial. Autrement dit : nos entreprises investissent massivement dans les GAFA ainsi que dans des sociétés extra-européennes (54 milliards d’euros selon une étude Asteres) au lieu de jouer collectif en donnant la préférence nationale quand cela est possible. A titre d’exemple, on oublie trop souvent qu’Elon Musk a été beaucoup aidé par la NASA et les comptes publics dans ses initiatives aux Etats-Unis.
Nous devons aussi investir dans les talents, qui manquent cruellement en France comme en témoigne la pénurie de main d’œuvre actuelle dans les secteurs de la tech. C’est pour cette raison qu’il faut porter une véritable ambition industrielle européenne. A l’heure où l’on parle beaucoup de souveraineté, il faut se donner les moyens de ses ambitions et surtout beaucoup de courage pour acheter français. Sans cela ce terme risque fort de devenir une coquille vide !
Combiner nos forces est donc tout l’objectif du CRiP (Club des Responsables d’infrastructure, de technologies et de Production informatique), qui rassemble la plupart des grands groupes français ainsi que des entreprises et administrations de tous secteurs d’activités et de toutes tailles.
Il faut utiliser l’IA intelligemment et surtout comme un allié.
- La France rencontre une grave pénurie de talents technologiques dans les domaines de l’IA, de la cybersécurité, ou encore du développement logiciel : comment l’expliquez-vous ?
Les formations ne sont actuellement pas adaptées à la demande du secteur et se retrouvent très rapidement dépassées par la vitesse à laquelle se développent les nouvelles technologies. La France ne manque pas d’innovation, bien au contraire ! Nous devons simplement changer notre approche de la question et ce de manière systémique en commençant par la formation, celle des élèves mais également des enseignants, qui ne sont pas du tout au niveau de la transformation à venir !
Il faut utiliser l’IA intelligemment et surtout comme un allié, qui a certes tué des professions mais va aussi en créer d’autres à l’instar d’internet en son temps. C’est à ce titre que je sollicite aujourd’hui l’Éducation nationale pour accueillir des professeurs dans le cadre de leur formation continue.
- Vous plaidez en faveur de la formation des jeunes filles, qui s’éloignent pourtant des filières scientifiques dès le collège. Quel est le principal frein, d’après vous ?
Le CRiP est un groupement professionnel de 16 000 membres à qui je demande chaque année de prendre 3500 jeunes filles en stage de troisième. Car à l’heure où la France rencontre une véritable pénurie de main d’œuvre, il serait dommage de se passer des femmes qui représentent la moitié du marché de l’emploi ! Surtout quand on sait que l’informatique comptait beaucoup plus de profils féminins dans les années 1970 qu’aujourd’hui, alors même que les métiers sont devenus de plus en plus interactifs, bien loin de l’image du « geek » isolé et vivant reclus derrière son écran.
Les jeunes filles se détournent pourtant de plus en plus rapidement des mathématiques, alors qu’elles obtiennent en moyenne de bien meilleurs résultats que les garçons. En cause, notamment, le manque de confiance en elles ou alors une vision erronée des métiers de la tech. C’est en ce sens que nous devons communiquer pour changer l’image de la profession et attirer de nouveaux profils : car nos professions sont très diversifiées, interactives et souvent tournées vers l’utilité sociale. Autant de facteurs constitutifs d’une carrière épanouissante.
Pour lutter contre les préjugés, avec l’association Femmes@Numérique nous mettons en place des actions favorisant les « rôles modèles » pour que les jeunes filles puissent se projetter plus facilement dans les métiers de l’IA. Le tout en les incitant à poursuivre leur cursus au sein des filières scientifiques dès le collège.
Le numérique doit devenir une priorité nationale.
- Dans quelle mesure est-il urgent de légiférer sur la question à l’heure où l’IA remplace de plus en plus l’homme au sein de nombreuses professions ? Quel rôle les parlementaires ont-ils à jouer en réponse à cet enjeu ?
Le numérique doit devenir une priorité nationale, car il ne s’agit pas d’un sujet comme un autre mais bel et bien du socle de toutes les politiques publiques. Les parlementaires peuvent évidemment structurer le secteur en le protégeant via la législation, sans pour autant l’asphyxier. Je pense qu’il y a surtout urgence à soutenir la formation et allouer des budgets. Car choisir une technologie souveraine demande du courage, et cette initiative permettrait d’envoyer un message fort à l’ensemble de l’écosystème.