Dans son ouvrage « Sous l’emprise du code », Nouamane Cherkaoui, Directeur Général Adjoint de BPCE Solutions informatiques, analyse la bataille mondiale en cours pour la domination numérique. La géopolitique de ce pouvoir algorithmique se montre la fois complexe, largement invisible, mais profondément structurante.
- Plus qu’un simple levier de modernisation ou de productivité, le numérique est devenu un instrument de puissance, une arme de domination au sein de la géopolitique mondiale. Dans quelle mesure bouleverse-t-il le rapport de nos sociétés à la démocratie ainsi qu’à la politique ?
Nous sommes entrés dans une phase où une part croissante de la vie collective se déroule dans des espaces numériques. Nous nous informons, nous échangeons, nous débattons, nous nous mobilisons et parfois même nous participons aux décisions publiques à travers des plateformes et des services qui occupent désormais une place centrale dans le fonctionnement de nos sociétés.
Cette évolution change la nature du numérique. Longtemps perçu avant tout comme un outil de modernisation et de productivité, il est devenu un véritable instrument de puissance. Maîtriser les plateformes, les données, les algorithmes, le cloud ou désormais l’intelligence artificielle, c’est disposer d’une capacité importante pour organiser l’accès à l’information, influencer les comportements et peser sur les règles du jeu.
Pour la démocratie, cette transformation est profondément ambivalente.
Elle comporte d’abord des risques. Avant tout, les algorithmes peuvent nous enfermer dans des bulles de filtres où nous sommes principalement exposés à des opinions proches des nôtres, ce qui peut renforcer la polarisation politique. Ensuite, la diffusion extrêmement rapide des infox, désormais facilitée et amplifiée par l’intelligence artificielle générative, peut également brouiller la frontière entre le vrai et le faux et compliquer le choix éclairé des citoyens. Enfin, une partie croissante de notre espace public est organisée par des acteurs privés dont les choix algorithmiques déterminent ce qui devient visible, ce qui circule et ce qui, au contraire, reste dans l’ombre.
Il serait réducteur de ne voir dans le numérique qu’une menace pour la démocratie.
Cependant, il serait réducteur de ne voir dans le numérique qu’une menace pour la démocratie. Il offre aussi de nouvelles possibilités de participation citoyenne. Les consultations en ligne, les budgets participatifs, les pétitions nationales ou européennes permettent d’associer plus directement les citoyens aux décisions publiques. Internet facilite également une communication beaucoup plus horizontale entre les citoyens et leurs représentants, en contournant une partie des intermédiaires traditionnels. Enfin, les réseaux sociaux ont considérablement accru la capacité de mobilisation collective : une cause, un rassemblement ou une initiative citoyenne peuvent aujourd’hui émerger et s’organiser en quelques heures.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si le numérique est bon ou mauvais pour la démocratie. Il est de savoir dans quelles conditions nous voulons l’utiliser et qui en maîtrise les règles.
En effet, derrière ces transformations apparaît une question plus politique encore : celle de la souveraineté. Si un État ne maîtrise plus suffisamment les infrastructures essentielles sur lesquelles reposent son administration, son économie, sa sécurité ou même une partie de son débat public, sa capacité à décider librement peut progressivement se réduire.
Préserver la capacité à fixer les règles, à maîtriser les infrastructures essentielles et, surtout, à conserver la possibilité de dire non.
Le numérique ne condamne donc pas la démocratie ; il en redéfinit les conditions d’exercice. Il peut renforcer la participation et rapprocher citoyens et décideurs, tout comme il peut favoriser la manipulation, la polarisation ou la dépendance.
L’enjeu central consiste donc à préserver la capacité à fixer les règles, à maîtriser les infrastructures essentielles et, surtout, à conserver la possibilité de dire non.
C’est l’un des fils rouges de Sous l’emprise du code : la souveraineté numérique ne consiste pas à rechercher l’autarcie, mais à préserver une capacité de choix. Pour les citoyens, les entreprises comme pour les États, il s’agit de pouvoir choisir leurs dépendances plutôt que de les subir.
- Dans ce monde digital, vous affirmez que nous ne sommes plus « gouvernés (…) par la loi mais la probabilité », considérés non plus comme des « humains » mais des « profils ». De quels dangers le numérique est-il porteur ? Sommes-nous déjà dépassés par notre propre création ?
Le changement le plus profond tient peut-être au fait que le numérique ne se contente plus d’enregistrer ce que nous faisons : il cherche de plus en plus à anticiper ce que nous allons faire.
À partir de nos recherches, de nos achats, de nos déplacements, de nos interactions ou de nos habitudes, nous sommes progressivement transformés en profils auxquels sont associées des probabilités. Probabilité d’acheter, de cliquer, de rembourser un crédit, de changer d’emploi, de frauder, parfois même d’adopter tel ou tel comportement. C’est en ce sens que j’écris que nous ne sommes plus seulement gouvernés par la loi, mais aussi par la probabilité.
Le danger apparaît lorsque cette représentation statistique finit par prendre le pas sur la personne elle-même. Un individu est toujours plus complexe que les données qui le décrivent. Pourtant, un score, un classement ou une recommandation algorithmique peuvent désormais influencer l’accès à un service, orienter une décision ou déterminer la manière dont une organisation va nous considérer.
Le risque est de glisser d’une responsabilité fondée sur ce qu’une personne a réellement fait vers une forme de « punition statistique », où elle est appréciée en fonction de ce que des personnes présentant un profil comparable ont fait avant elle.
Cette logique peut aller beaucoup plus loin. Dans certains domaines, notamment avec les outils de justice prédictive ou d’évaluation du risque, on cherche à anticiper un comportement futur à partir de données passées. Le risque est alors de glisser d’une responsabilité fondée sur ce qu’une personne a réellement fait vers une forme de « punition statistique », où elle est appréciée en fonction de ce que des personnes présentant un profil comparable ont fait avant elle. Cela pose une question fondamentale de liberté : un être humain doit toujours conserver la possibilité de changer, de dévier de sa trajectoire passée et, en quelque sorte, de surprendre l’algorithme.
Il existe également un risque plus quotidien et moins visible : celui de l’influence. Les techniques de nudging numérique, l’organisation d’une interface ou la manière dont certaines options nous sont présentées peuvent orienter nos choix sans nous contraindre directement. Utilisées à grande échelle et combinées à une connaissance très fine de nos comportements, elles peuvent devenir de puissants instruments d’influence, qu’il s’agisse de consommation, d’information ou d’opinion.
S’y ajoutent l’opacité des décisions algorithmiques et la reproduction des biais. Un système entraîné sur des données imparfaites peut reproduire des discriminations existantes et parfois leur donner l’apparence rassurante de l’objectivité mathématique.
Il y a enfin un risque plus insidieux : celui de la délégation progressive de notre jugement. Plus les systèmes deviennent performants, plus nous pouvons être tentés de leur confier des décisions qui relevaient auparavant de l’appréciation humaine. Or une machine peut calculer une probabilité, détecter une corrélation ou optimiser un résultat ; elle ne porte ni responsabilité morale ni compréhension véritable de la singularité d’une situation.
Je ne dirais donc pas que nous sommes déjà dépassés par notre propre création. En revanche, nous pouvons l’être par la vitesse avec laquelle nous la déployons. L’innovation technologique évolue extrêmement rapidement, alors que le droit, par nature, exige du temps : celui du débat, de la construction de la règle, de son adoption puis de son application. Ce décalage crée nécessairement des zones dans lesquelles les usages précèdent la régulation.
Le véritable danger ne serait pas que la machine devienne plus intelligente que nous, mais que nous renoncions progressivement à exercer notre propre jugement.
Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes impuissants. L’Europe a justement montré qu’elle pouvait fixer des règles avec le RGPD, qui a renforcé les droits des personnes sur leurs données, puis avec l’AI Act, qui encadre désormais les systèmes d’intelligence artificielle selon les risques qu’ils présentent. Ces textes ne règlent évidemment pas tout, mais ils montrent que la technologie n’est pas une fatalité et que nous pouvons encore décider collectivement des limites que nous souhaitons lui imposer.
Le véritable danger ne serait donc pas que la machine devienne plus intelligente que nous, mais que nous renoncions progressivement à exercer notre propre jugement et à fixer nous-mêmes les règles là où elles restent indispensables.
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- Dans cette arène, l’Europe fait figure de « nain numérique ». Le système juridique peut-il rétablir un équilibre des forces, même en l’absence de géants sur le continent ?
L’Europe a aujourd’hui un paradoxe. Elle ne dispose pas, dans le numérique, d’acteurs d’une taille comparable aux grandes plateformes américaines ou chinoises, mais elle reste l’un des plus grands marchés du monde. Cette puissance de marché lui donne une capacité réelle à imposer ses règles aux entreprises qui veulent y accéder.
C’est ce que l’Europe a commencé à faire avec le RGPD, puis avec le Digital Markets Act, le Digital Services Act et désormais l’AI Act. Elle ne maîtrise pas toutes les technologies, mais elle peut fixer les conditions dans lesquelles elles sont utilisées sur son territoire : protection des données, concurrence, transparence des plateformes ou encore encadrement des usages de l’intelligence artificielle.
Le droit est donc un véritable instrument de puissance. Il peut protéger les citoyens, limiter certains abus de position dominante, préserver l’ouverture des marchés et obliger des entreprises beaucoup plus puissantes que certains États à respecter des règles communes.
Le droit est un véritable instrument de puissance.
Je pense qu’il ne faut pas lui demander ce qu’il ne peut pas produire. Une loi peut corriger un déséquilibre, freiner une dérive ou imposer des garanties ; elle ne crée ni champions industriels, ni technologies, ni capacités de financement. Le rapport Draghi a donné une mesure très claire du retard européen : seulement quatre des cinquante premières entreprises technologiques mondiales sont européennes, et les entreprises européennes investissaient environ 270 milliards d’euros de moins en recherche et développement que leurs homologues américaines.
La réglementation ne peut donc pas tenir lieu de politique industrielle. Une Europe qui serait excellente pour encadrer des technologies conçues, financées et opérées ailleurs resterait malgré tout dépendante de ceux qui les maîtrisent.
Il faut également trouver le bon équilibre dans la manière de réglementer. Des règles exigeantes sont nécessaires, mais leur accumulation ou leur complexité peut devenir un handicap lorsqu’elle pèse proportionnellement davantage sur une start-up européenne que sur un grand groupe capable de mobiliser des équipes juridiques et de conformité importantes. Le risque serait alors de protéger notre marché tout en rendant plus difficile l’émergence de nos propres acteurs.
La réponse ne peut pas être uniquement juridique.
Ce risque est aujourd’hui reconnu par les institutions européennes elles-mêmes. La Commission a engagé un mouvement de simplification des règles numériques afin de réduire les coûts administratifs et de permettre aux entreprises de consacrer davantage de ressources à l’innovation et à leur croissance. Elle estime que certaines de ces mesures pourraient réduire de plusieurs milliards d’euros les coûts administratifs supportés par les entreprises.
La réponse ne peut donc être uniquement juridique. L’Europe doit conserver cette puissance normative, qui constitue un véritable atout, mais l’accompagner d’investissements, de financement, de capacités industrielles et technologiques beaucoup plus fortes.
Le réel enjeu est de passer d’une Europe qui protège et réglemente à une Europe qui protège, réglemente, investit et construit. C’est à cette condition que le droit peut devenir un instrument de souveraineté plutôt qu’un simple moyen d’encadrer la puissance technologique des autres.
- Vous estimez qu’en dépit de la fin de la « mondialisation heureuse », c’est une bonne nouvelle que les interdépendances restent nombreuses en matière numérique. Nos usages n’en demeurent pas moins massivement dépendants des règles américaines (et s’y plient volontiers), sans oublier que les GAFAM détiennent la plupart de nos données. La souveraineté numérique reste-t-elle envisageable ou s’agit-il d’un vœu pieux ?
La souveraineté numérique reste possible, mais à condition de sortir d’une vision absolue de la souveraineté. Aucun pays européen, et probablement aucun pays au monde, ne peut aujourd’hui prétendre maîtriser seul l’ensemble de la chaîne numérique, des semi-conducteurs jusqu’au cloud, aux logiciels, aux plateformes et à l’intelligence artificielle.
L’interdépendance n’est donc pas en soi un problème. Elle peut même être une force lorsqu’elle repose sur des relations équilibrées, diversifiées et réversibles. Le véritable danger apparaît lorsque la dépendance devient telle que nous ne pouvons plus changer de fournisseur, transférer nos données, substituer une technologie à une autre ou simplement exercer notre propre droit.
L’interdépendance peut être une force lorsqu’elle repose sur des relations équilibrées, diversifiées et réversibles.
C’est pour cela que je propose dans le livre de raisonner par cercles. Dans un premier cercle se trouvent les capacités que nous devons absolument maîtriser parce qu’elles conditionnent directement notre sécurité et notre liberté d’action : certaines infrastructures critiques, les données les plus sensibles, la cybersécurité, les communications stratégiques, une capacité de calcul ou encore certaines briques essentielles des semi-conducteurs.
Dans un deuxième cercle, il n’est pas nécessaire de tout produire nous-mêmes, mais nous devons disposer d’alternatives européennes suffisamment crédibles pour ne jamais nous retrouver captifs d’un seul acteur ou d’un seul pays. C’est particulièrement vrai pour le cloud, l’intelligence artificielle, les logiciels d’entreprise ou certains moyens de paiement.
Enfin, dans un troisième cercle, nous pouvons parfaitement accepter des technologies étrangères lorsqu’elles ne créent pas de dépendance stratégique excessive et que nous conservons la possibilité de changer de fournisseur. La souveraineté consiste précisément à savoir faire cette distinction plutôt qu’à vouloir tout relocaliser indistinctement.
Dans les faits, nous avons déjà la preuve que cela peut fonctionner. L’Europe reste incontournable dans certaines briques de la chaîne des semi-conducteurs et dispose d’un savoir-faire industriel unique dans des technologies indispensables à leur fabrication. Elle a également construit avec EuroHPC un réseau public de supercalculateurs de premier plan, sur lequel se déploient aujourd’hui 19 « AI Factories » dans 16 États membres afin de donner aux chercheurs, aux start-up et aux entreprises européennes un accès à des capacités de calcul avancées. L’Union prévoit désormais de mobiliser 20 milliards d’euros pour développer plusieurs grandes infrastructures de calcul dédiées à l’intelligence artificielle.
Dès lors que l’on regarde le numérique avec le prisme industriel, la question de la souveraineté devient beaucoup plus concrète.
Ces exemples sont importants parce qu’ils nous obligent à changer de regard sur le numérique. Nous continuons parfois à le percevoir comme quelque chose d’immatériel, presque abstrait. Or le numérique est bel et bien une industrie. Une intelligence artificielle a besoin de semi-conducteurs, de centres de données, de réseaux, d’électricité, de logiciels, de compétences et de capitaux. Un cloud repose sur des infrastructures physiques. Une donnée circule dans des câbles et finit toujours par être stockée quelque part.
Dès lors que l’on regarde le numérique avec ce prisme industriel, la question de la souveraineté devient beaucoup plus concrète. Elle ne consiste plus seulement à réglementer les usages ou à protéger les données, mais aussi à investir, produire, financer, sécuriser des chaînes d’approvisionnement et disposer des compétences nécessaires. C’est d’ailleurs dans cette direction que l’Europe commence à évoluer, en ciblant désormais explicitement les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le cloud et l’open source comme des capacités stratégiques.
Cela ne signifie pas qu’il faille remplacer systématiquement chaque acteur américain par un acteur européen. Acheter européen ne signifie d’ailleurs pas automatiquement acheter souverain. Une entreprise européenne peut elle-même dépendre d’infrastructures, de composants, de logiciels ou de capitaux qu’elle ne maîtrise pas. La souveraineté ne se mesure pas au passeport d’une entreprise ; elle se mesure à notre capacité réelle à conserver le contrôle, à changer de solution et à faire appliquer nos règles.
La question des données illustre parfaitement cette difficulté. Une immense partie de nos usages repose aujourd’hui sur des acteurs américains, et nous avons accepté cette dépendance parce que leurs services étaient performants, accessibles et souvent difficiles à remplacer. Il serait illusoire de penser que cette situation peut être inversée du jour au lendemain. En revanche, nous pouvons déterminer quelles données et quelles fonctions doivent bénéficier d’un contrôle renforcé, imposer davantage de portabilité et d’interopérabilité, éviter les dépendances irréversibles et développer des alternatives crédibles dans les domaines les plus stratégiques.
La souveraineté numérique n’est ni l’autarcie ni le refus des technologies étrangères.
Les interdépendances peuvent même constituer une force. Dans un monde totalement fragmenté en blocs technologiques autonomes, chaque rapport de force serait beaucoup plus brutal. Des chaînes de valeur croisées créent aussi des dépendances réciproques et donc des capacités de négociation. Encore faut-il que l’interdépendance ne soit pas à sens unique.
La souveraineté numérique n’est donc ni l’autarcie ni le refus des technologies étrangères. Elle consiste à savoir ce que nous devons absolument maîtriser, les domaines dans lesquels nous devons disposer d’une alternative et ceux pour lesquels une dépendance extérieure reste acceptable.
Nous ne retrouverons probablement jamais une indépendance technologique totale, et ce n’est d’ailleurs ni réaliste ni souhaitable. Mais nous pouvons retrouver quelque chose de beaucoup plus important : la liberté, pour les citoyens, les entreprises et les États, de choisir nos dépendances plutôt que de les subir.
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- Les algorithmes ont besoin d’infrastructures matérielles pour fonctionner, notamment dans des régions stratégiques proches de sources d’énergie abondantes. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une opportunité de développement pour certains territoires peut-il devenir une « guerre pour la donnée » à moyen terme ?
Oui, ce risque existe, mais je parlerais moins d’une « guerre pour la donnée » que d’une « compétition pour les infrastructures » qui permettent de la stocker, de la traiter et de l’exploiter.
Nous avons longtemps présenté le numérique comme un univers presque immatériel. En réalité, derrière chaque algorithme, chaque service cloud ou chaque modèle d’intelligence artificielle, il y a des centres de données, des semi-conducteurs, des câbles, des réseaux électriques, de l’eau pour le refroidissement et surtout une quantité croissante d’énergie. Le numérique est une industrie, avec ses infrastructures, ses ressources et ses contraintes géographiques.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données représentaient environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité en 2024 et leur consommation pourrait plus que doubler d’ici à 2030, pour atteindre environ 950 TWh.
L’intelligence artificielle rend cette réalité encore plus visible. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données représentaient environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité en 2024 et leur consommation pourrait plus que doubler d’ici à 2030, pour atteindre environ 950 TWh. Les besoins liés à l’intelligence artificielle expliquent une part importante de cette accélération.
Cela signifie que les territoires disposant d’une électricité abondante, stable, compétitive et si possible décarbonée vont bénéficier d’un avantage considérable. La compétition ne portera donc plus seulement sur la donnée elle-même, mais sur l’énergie qui permet de la traiter, les puces qui rendent le calcul possible, les réseaux qui transportent l’information et les territoires capables d’accueillir ces infrastructures.
À court terme, cet essor constitue une véritable opportunité pour de nombreuses régions. L’installation de centres de données représente des investissements importants, de l’activité pour le bâtiment et les infrastructures, des recettes fiscales et peut contribuer à l’émergence d’écosystèmes technologiques locaux. Il serait donc absurde pour l’Europe de se priver de ces investissements au moment où la capacité de calcul devient un actif stratégique.
Or, la longévité de ces infrastructures impose de dépasser la simple réponse aux besoins conjoncturels des opérateurs ou aux opportunités du marché foncier. Leur planification doit impérativement intégrer, dès à présent, les variables et contraintes de long terme.
La première concerne l’électricité. Dans certaines zones très concentrées en centres de données, leur consommation peut représenter une part considérable de la demande locale et créer des tensions sur les réseaux. La question devient alors celle de l’arbitrage entre plusieurs usages stratégiques : alimenter les capacités numériques, électrifier l’industrie, accompagner la mobilité ou répondre aux besoins des habitants. Il ne s’agit pas d’opposer ces usages mais d’anticiper suffisamment les capacités de production et de réseau nécessaires pour qu’ils puissent coexister.
Un territoire ne gagne pas nécessairement en souveraineté parce qu’il accueille un immense centre de données.
La deuxième concerne l’eau. Certains systèmes de refroidissement en consomment des quantités importantes. Dans des territoires qui pourraient connaître davantage de sécheresses ou de stress hydrique dans les prochaines décennies, installer aujourd’hui une infrastructure sans prendre en compte cette évolution pourrait créer demain une concurrence entre usages industriels, agricoles et domestiques. Les technologies de refroidissement, la disponibilité future de la ressource et les possibilités de réutilisation de l’eau doivent donc entrer dans le choix des implantations dès leur conception.
Il faut également regarder la création de valeur. Un territoire ne gagne pas nécessairement en souveraineté parce qu’il accueille un immense centre de données. Si celui-ci consomme son énergie et ses ressources tandis que les technologies, les données, les compétences et l’essentiel de la valeur économique restent contrôlés ailleurs, le bénéfice stratégique demeure limité. L’enjeu est donc aussi de relier ces infrastructures à la recherche, aux entreprises, aux start-ups et aux besoins de calcul de l’économie locale et européenne.
C’est précisément là que l’Europe peut faire valoir une approche différente. Prendre en compte l’énergie, l’eau, l’aménagement du territoire et l’impact environnemental ne revient pas à renoncer au développement technologique. Cela consiste au contraire à construire des infrastructures capables de durer. La performance d’un centre de données ne devrait plus être évaluée seulement à l’aune de sa puissance de calcul ou de son coût, mais aussi de son efficacité énergétique, de son implantation, de son utilisation des ressources et de son intégration dans le territoire.
La souveraineté numérique de demain se jouera autant dans les centres de données, les réseaux électriques, la gestion de l’eau et les usines de semi-conducteurs que dans les algorithmes eux-mêmes.
Cette exigence peut même devenir un avantage compétitif européen. Si nous parvenons à développer une capacité de calcul importante tout en l’adossant à une énergie largement décarbonée, à des infrastructures efficaces et à une gestion responsable des ressources, nous ne choisirons pas entre puissance numérique et transition environnementale : nous construirons un modèle capable d’articuler les deux.
La souveraineté numérique de demain se jouera donc autant dans les centres de données, les réseaux électriques, la gestion de l’eau et les usines de semi-conducteurs que dans les algorithmes eux-mêmes. La véritable anticipation consiste à décider aujourd’hui de leur implantation en regardant non seulement les besoins des prochaines années, mais les contraintes des prochaines décennies.
- A ses débuts, le numérique portait la promesse de nous libérer du « tout papier ». N’est-il pas devenu, depuis, bien plus énergivore pour nos écosystèmes et aliénant pour l’esprit ?
Il y a effectivement un paradoxe. Le numérique s’est développé avec la promesse de dématérialiser une partie de nos activités, de réduire le papier, les déplacements et certains coûts physiques. Cette promesse n’était pas fausse, mais elle était incomplète, car le numérique n’est jamais réellement immatériel.
Chaque email, chaque vidéo, chaque requête, chaque stockage dans le cloud repose sur des infrastructures très concrètes : des terminaux, des réseaux, des centres de données, des semi-conducteurs et de l’énergie. En France, le numérique représentait en 2022 environ 4,4 % de l’empreinte carbone nationale et 11 % de la consommation électrique nationale, selon l’ADEME.
À l’échelle mondiale, les centres de données consommaient environ 415 TWh d’électricité en 2024, soit 1,5 % de la consommation mondiale, et l’Agence internationale de l’énergie estime que cette consommation pourrait plus que doubler d’ici à 2030 pour atteindre environ 945 TWh.
Un exemple est particulièrement révélateur puisque l’on imagine souvent que l’impact est lié à l’utilisation quotidienne de nos appareils, alors qu’il est en réalité massivement généré en amont, lors de leur fabrication. L’ADEME estime que produire un ordinateur de deux kilos peut mobiliser environ 800 kilos de matières premières et 1,5 tonne d’eau. Cela montre bien que derrière un objet numérique apparemment léger se trouve une chaîne industrielle très matérielle.
À cela s’ajoute aujourd’hui l’essor de l’intelligence artificielle. À l’échelle mondiale, les centres de données consommaient environ 415 TWh d’électricité en 2024, soit 1,5 % de la consommation mondiale, et l’Agence internationale de l’énergie estime que cette consommation pourrait plus que doubler d’ici à 2030 pour atteindre environ 945 TWh.
Mais il existe un autre coût, moins visible : celui de notre attention.
Le numérique nous a donné un accès extraordinaire à l’information, au savoir et à la communication, mais une partie importante de l’économie numérique repose désormais sur notre capacité à rester connectés, à cliquer et à revenir le plus souvent possible. Les notifications, le défilement continu ou les recommandations personnalisées ne sont pas neutres : ils organisent en permanence la sollicitation de notre attention.
L’OCDE observe également que les élèves se disent moins distraits lorsque les notifications des réseaux sociaux et des applications sont désactivées pendant les cours.
Le risque n’est donc pas seulement de passer davantage de temps devant un écran. Il est aussi de fragmenter notre attention, de rendre plus difficile la concentration longue et de nous installer dans une forme de réaction permanente.
Passer d’une logique où l’on cherche à maximiser l’usage à une logique où l’on cherche à maximiser l’utilité.
Il faut néanmoins éviter de rendre la technologie responsable de tout. Le numérique peut aussi réduire certains déplacements, optimiser la consommation énergétique, faciliter l’accès aux services publics, à l’éducation ou à la santé. L’ADEME elle-même souligne que certains usages numériques peuvent contribuer à la transition écologique, à condition de prendre en compte les effets rebonds et l’ensemble du cycle de vie.
Le véritable enjeu consiste donc à passer d’une logique où l’on cherche à maximiser l’usage à une logique où l’on cherche à maximiser l’utilité. Un service numérique n’est pas nécessairement meilleur parce qu’il nous retient plus longtemps ou mobilise davantage de ressources ; il l’est s’il apporte davantage de valeur avec moins d’énergie, moins de matériel et moins de captation inutile de notre attention.
La prochaine maturité du numérique sera peut-être précisément celle-là : considérer que la sobriété énergétique et la sobriété attentionnelle ne sont pas des renoncements, mais des critères de qualité.
La souveraineté numérique, c’est aussi cela : rester capables de choisir nos usages, nos dépendances et nos limites, plutôt que de laisser la technologie décider à notre place de ce qu’elle consomme et de ce qu’elle capte de nous.
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Sous l’emprise du code
Nouamane Cherkaoui
Collection : Empreintes
272 pages
22 €
Date de parution : 28 mai 2026