Dès lors qu’il n’obtient pas une décision conforme à ses désirs, tout justiciable éprouve l’humaine tentation de vouloir « juger ses juges ». Dans la plupart des cas, cependant, le citoyen ordinaire serre les poings dans sa poche et se mord la langue, histoire d’éviter des poursuites supplémentaires pour outrage à magistrat. Certaines femmes et certains hommes politiques n’agissent pas ainsi. Tels des sportifs qui ne voudraient pas être arbitrés, elles et Ils s’estiment détenteurs d’une légitimité supérieure à celle de l’autorité judiciaire car venant – ou susceptible de venir – du suffrage universel.
Quiconque ayant observé la vie politique depuis quelques années se souvient de la famille socialiste aux prises avec l’affaire URBA. Elle s’estimait persécutée injustement pour avoir cherché à se financer par des sur-facturations. Son indignation n’a eu d’égale que celle des néo-gaullistes pris peu de temps après dans les interminables feuilletons juridico-policiers de la Ville de Paris ou des marchés truqués en Ile-de-France. Rappelons-nous de Charles Pasqua tempêtant contre les juges peu compréhensifs l’ayant empêché de rêver de présidentielle, des époux Balkany hurlant qu’on voulait leur « voler Levallois », de Jérôme Cahuzac mentant effrontément devant la représentation nationale, de Jean-Luc Mélenchon qui se prétendait l’incarnation de la République face aux policiers venus perquisitionner chez lui. De Dominique Strauss-Khan ne comprenant pourquoi des juges américains voulaient l’empêcher, au prétexte de frasques new-yorkaises, d’être élu président en France. De François Fillon qui semble toujours n’avoir pas réalisé pourquoi le parquet national financier lui a barré la route de l’Elysée.
A chaque fois, on entend la même chanson. La démocratie est en danger. L’Etat de droit est menacé. Les juges font ce qu’ils veulent. Pourtant, ils appliquent la loi votée par le Parlement. Et quand celle-ci est dure, c’est souvent parce que les élus l’ont construite ainsi à coup de surenchères. Marine Le Pen, par exemple, a longtemps réclamé par exemple « l’inéligibilité à vie » pour les élus pris en défaut. Quant à Nicolas Sarkozy, il n’a pas toujours été l’accusé hurlant au harcèlement judiciaire dans le procès dit du « financement lybien ». A une certaine époque, au moment de l’affaire Clearstream, il a été bien content de compter sur la neutralité des tribunaux pour triompher d’une machination ourdie contre lui par ses propres « amis ». Il ne peut pas y avoir, en effet, de vie politique digne de ce nom sans des magistrats indépendants qui éclairent les recoins obscurs et, le cas échéant, sanctionnent.